Extrait du livre CADENCE

(...)

      Le sourire d'un homme heureux
Hors d’Oulan-Bator, à peu près tout le monde porte l’habit traditionnel, la deel, une robe-manteau d’une seule couleur qui est faite de soie, de coton, de drap feutré ou même de peau pour les saisons plus froides. Pour les occasions spéciales, les Mongols se vêtent de leur plus belle deel alors qu’ils portent celle de coton ou de drap feutré pour la vie de tous les jours. Les femmes comme les hommes y ajoutent une étoffe légère de couleur vive (souvent jaune ou orangée) en guise de ceinture. Cet habit est pratique à la campagne et à cheval : il protège du vent et de la pluie. Généralement, les hommes sont coiffés d’un chapeau alors que les femmes se recouvrent la tête d’un foulard coloré. Les hautes bottes noires apportent la touche finale au magnifique habit traditionnel mongol. En ce qui nous concerne, notre garde-robe est loin d’être aussi sophistiquée ! Nous portons tous les jours les mêmes vêtements. Nous avons opté pour la simplicité et la sobriété : le fait d’être étrangers nous rend attrayants sans effort.
Nous avons repris notre chemin tôt ce matin dans la fraîcheur de l’aube. Chacun de mes coups de pédale représente un effort considérable. La route, même pavée, est mauvaise et mes articulations commencent à montrer des signes de faiblesse. Malgré cela, j’ai l’impression de n’avoir jamais été aussi libre. Parfois, des enfants à cheval ou encore sur des vélos trois fois trop grands pour eux s’approchent de nous, curieux de voir qui nous sommes. D’où sortent-ils ? J’imagine que leur yourte se situe dans la vallée voisine… Une chose est sûre, ils ont le sens de la vue plus développé que le mien !
Un après-midi, alors qu’un amoncellement de nuages gris se fait de plus en plus menaçant, un vieil homme à cheval s’approche de la route et fait traverser son immense troupeau devant nous. Il doit y avoir près d’une centaine de chevaux ! Il nous adresse la parole du haut de ses étriers :
« Allez ! Venez dormir dans ma ger ! Le prochain village est encore loin et le mauvais temps ne tardera pas à venir. »
Nous comprenons peu la langue mongole, mais les gestes sont éloquents. Nous le regardons repartir et apercevons au loin deux minuscules points blancs. Nous le suivons.
Au seuil de la porte, une vieille femme, superbe, enveloppée dans son habit traditionnel d’un mauve éclatant, nous invite à passer à l’intérieur. Elle est curieuse, mais timide. Au fait, comment puis-je parler de timidité ? Peut-être s’agit-il d’une forme de politesse ! J’entre la première et me dirige vers ma gauche. Il y a des règles à respecter dans la yourte et je suis heureuse de me souvenir de l’une d’entre elles : il faut toujours se déplacer dans le sens des aiguilles d’une montre dans la maison du nomade. Olivier entre à son tour et se cogne la tête au plafond ! Tout le monde s’esclaffe !
La yourte doit faire environ six mètres de diamètre. La porte fait face au sud et à l’intérieur, tout y est disposé de façon méthodique. Du côté ouest, la selle et les étriers sont accrochés au mur et des morceaux de viande séchée y sont suspendus. Un lit recouvert d’une couverture de laine nous est désigné. Au fond de la pièce, un meuble orangé finement décoré laisse place à un petit hôtel sur lequel sont disposés divers objets que je devine liés à la religion bouddhiste. Du côté est, le vieil homme est assis sur un autre lit, identique au premier, où s’entassent sa fille, son gendre et ses deux petits-enfants. Les invités à l’ouest, les hôtes à l’est !
Au centre de la pièce, deux poteaux de bois orangers (bagana) supportent le toit de la yourte. Je me souviens d’une autre règle d’or que je m’étais promis de ne pas oublier : il ne faut jamais traverser l’espace qui sépare ces deux piliers, que ce soit en y marchant ou en y tendant un objet. Cet espace est sacré, car non seulement ces deux piliers supportent la yourte en son centre, mais symboliquement, ils relient le monde des humains au monde du divin. Mon regard se tourne vers la vieille dame. Elle est assise près du poêle et s’affaire à réchauffer la place. Les nuits sont encore froides en juin. La cheminée sort par une ouverture circulaire en plein centre du toit et laisse passer l’un des derniers rayons de soleil de l’après-midi. À l’extérieur, l’orage éclate et déferle sur la steppe alors qu’à l’intérieur nous avons le corps et le cœur bien au chaud.
Je suis ébahie ! Des siècles de vie nomade ont permis l’élaboration de cette œuvre magistrale. La yourte est parfaitement adaptée aux intempéries. La solution optimale pour contrer le vent, la pluie, les froids hivernaux et même les grandes chaleurs de la saison estivale. Assis sur le lit, nous comprenons qu’il ne sert à rien de bousculer les choses, ni même de parler. La vieille dame nous offre le thé et un bol de yogourt maison, du tarag. Le goût sur me fait grimacer, mais il vaut mieux que je m’y fasse dès maintenant ! Dix minutes plus tard, les crampes d’estomac me rappelleront les joies de l’accoutumance aux traditions culinaires étrangères…
La vieille dame brasse son riz dans la marmite déposée sur le poêle. Avec un sourire en coin, elle y ajoute du bouillon de bœuf pour en rehausser le goût. À voir le regard des jeunes enfants, ce petit sachet de poudre confirme qu’il s’agit d’une occasion spéciale ! En fin de soirée, notre hôte nous en prépare un bol garni de viande de mouton. Nous sommes affamés : nous le dévorons.
Le vieil homme, fatigué, s’est étendu sur le lit. Un chapelet entre les mains, il marmonne des mantras les yeux à demi fermés. Tout à coup, un chien se met à japper avec frénésie. Alerte, la vieille femme se lève et ouvre la porte pour voir ce que le gardien du troupeau a voulu lui signaler. Les chèvres et les moutons sont dans leur enclos et les chevaux sont attachés les uns aux autres. Tout est sous contrôle. Dans la steppe, il faut se méfier des prédateurs… Les éleveurs supportent mal la perte de bétail attribuable à une attaque de loups. Lorsque nous décidons de sortir nos petits dictionnaires pour tenter de prononcer quelques phrases, tout le monde est curieux. La jeune femme, moins timide, y pointe des mots en guise de questions. Elle comprend que nous venons du Canada. Mariés ? Oui, disons. Ce serait trop compliqué d’expliquer le contraire. Des enfants ? Non, pas encore. Notre âge ? Vingt-cinq et vingt-six ans. L’échange est bref : la barrière de la langue est implacable. Je reste sur ma faim. J’aurais aimé aller plus loin dans cette conversation… Se sourire apporte tout de même beaucoup à cette rencontre imprévue.
Le vieil homme se couche tôt, le chapelet bouddhiste toujours entre les mains, alors que la vieille femme allume une chandelle et fait brûler de l’encens. On nous laisse la place au sol pour dormir et la jeune famille nous quitte pour la yourte d’à côté. Tous souriants, ils nous souhaitent bonne nuit. Saikhan Untaarai ! Épuisée, j’écoute le silence de ce moment magique que nous tardions à vivre. Nous ne voulions pas bousculer les événements pour notre première « rencontre nomade ». Nous voulions qu’elle se présente d’elle-même et c’est exactement ce qui s’est produit.
Étendue sur le sol, je repense à cette première semaine. Depuis notre départ, notre alimentation se résume à ces nouilles sèches à cuisson rapide, le vent souffle sans arrêt et les conditions climatiques nous donnent la vie dure. La route nous rentre vraiment dans le corps. Tous les jours, de courts orages surgissent de nulle part et le film occupe la majorité de notre « temps d’esprit ». Aujourd’hui, dans cette petite famille, nous n’avons pas sorti la caméra. Le moment ne s’y prêtait pas.
Olivier me tire de mes pensées, il me donne un coup de coude sous son sac de couchage. Il me sourit. Il est heureux, je le sais, je le connais tellement. Ce soir, nous avons osé demander l’hospitalité et j’ai compris qu’ici il s’agit d’une tradition. »  (...)
CADENCE, 160 pages, 16 pages de photo. Éditions ESPACES. 2007
 
< Prev   Next >